Tiohtià:ke (Montréal), 26 mai 2021

Notre silence est complice : Parler du fascisme dans la communauté italienne

L'histoire n'est pas inévitable : elle est le produit de personnes qui regardent le passé et l'interprètent au présent. Cela rend le passé compliqué parce que les gens l'enfouissent sous leurs propres préjugés et silences. En tant qu'Italo-Canadien-ne-s, nous avons vu certains narratifs et interprétations de notre histoire devenir canoniques. Nous pensons qu'il est temps de parler d'un silence particulier qui continue à persister dans le narratif de notre communauté aujourd'hui : un silence qui a été à la fois au premier plan, mais aussi repoussé sous la surface, d'une conversation actuelle sur l'internement des Italo-Canadien-ne-s pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Malgré le travail important réalisé pour recueillir les histoires des familles touchées par l'internement à travers des témoignages personnels, et les excuses présentées par le gouvernement canadien ce mois-ci, nous, en tant que communauté, n'avons toujours pas résolu notre plus grand silence collectif autour du fascisme. Sans confronter la présence - célébrée et tolérée, mais aussi contestée - du fascisme dans l'histoire italo-canadienne, nous ne parviendrons pas à tourner la page dans la façon que ces efforts cherchent à faire. En fait, cela peut avoir des conséquences dangereuses.

 

Les efforts pour minimiser l'histoire du fascisme dans la communauté ont conduit à un récit dissimulé, qui, à son tour, a été perpétué et renforcé par ceux et celles qui veulent éviter les conversations inévitablement difficiles sur notre passé collectif. Pires encore sont ceux et celles qui continuent à célébrer, sans le dire, “l'héritage” du fascisme et à utiliser le même langage propagandiste du régime dictatorial pour minimiser tout effort visant à remettre en question ce narratif.

 

Des multiples justifications anachronistiques ont été avancées pour éviter de briser le silence. Premièrement, le fascisme n'a rien à voir avec l'histoire italo-canadienne, puisqu'il s'agit d'une idéologie qui a pris racine outre-mer et qui a affecté les Italien-ne-s en Italie. C'est donc à eux et elles qu'il incombe d'affronter ce passé, pas à nous. Deuxièmement, et en contradiction directe 

 

avec l'affirmation ci-dessus, le fascisme était accepté par beaucoup, en Italie et à l'étranger. Bien qu'il y ait une part de vérité dans cette affirmation, elle est utilisée pour normaliser la croyance en une idéologie qui était aussi profondément contestée. Souvent, on soutient qu'être italien-ne, à l'époque, signifiait être, à tout le moins, sympathisant-e du fascisme. Par conséquent, cela ignore et efface même les histoires des antifascistes italo-canadien-ne-s qui, malgré cette exclusion du récit historique généralement accepté, ont existé et résisté. Troisièmement, nous devrions en fait remercier le fascisme d'avoir construit la "Communauté".

 

Ce dernier argument provient de l'héritage persistant de la propagande fasciste envoyée à Montréal et dans d'autres " colonies " , comme le gouvernement de Mussolini appelait toute ville étrangère comptant une importante communauté immigrante italienne. Les consuls italiens en poste dans ces " colonies " avaient pour mission d'encourager un sentiment d'italianità (italianité) chez les émigrant-e-s afin de les utiliser comme pions politiques pour le projet totalitaire fasciste en Italie. Ils établirent des réseaux de "professeurs, journalistes, marins et aviateurs" qui diffusent de la propagande par le biais de livres, de journaux et de programmes culturels. Pour renforcer la présence de la "patrie" à l'étranger, les consuls ont lancé et soutenu la création d'espaces physiques et sociaux, comme les Case d'Italia (Maisons d’Italie), les cours de langue et les clubs. 

 

À bien des égards, les narratifs mis en avant par les propagandistes fascistes dans les années 1920 et 1930 sont en fait à la base du type d'italianità qui est encore célébré aujourd'hui : le culte des "explorateurs" et des navigateurs (de Verrazzano, Colomb et Caboto à Italo Balbo et à l'aviation) et l'accent mis sur "l'incomparable contribution [italienne] à la civilisation mondiale par l'art, le travail et la science". Tout cela s'est fait au détriment des expériences vécues et de l'histoire des contadini-e (paysan-ne-s), des travailleur-euse-s et des migrant-e-s. Les mythes fascistes n'ont jamais été censés nous représenter, nous et nos communautés. Cette italianità avait pour but de construire une nation totalitaire.

 

Cependant, les Italo-Canadien-ne-s n'étaient pas (et ne sont pas) seulement les victimes de cette propagande. Des prêtres, des organisations et des individus italo-canadiens connus pour leur fascisme ont poussé cet agenda politique à travers leurs positions d'influence au sein de la communauté. Nous avons vu des institutions continuer à éviter de faire face à leur propre histoire avec cette idéologie. Bien que nous n'apprécions pas la manière dont le gouvernement canadien et la GRC ont suspendu les droits individuels en arrêtant et en internant des personnes sans procès, souvent sur la base d'informations problématiques fournies par des informateurs rémunérés (sans parler du fait que d'éminents fascistes, comme Sebastiani et Biffi, n'ont pas été internés), il est également faux de prétendre que le fascisme et les fascistes n'ont jamais été présents dans notre communauté. C'est anhistorique, contre-productif et dangereux.

 

Pour beaucoup, le silence autour de l'internement et du fascisme est ancré dans la honte, la peur, la culpabilité et le traumatisme. Pour d'autres, il est stratégique. Parler du fascisme complique le narratif car cela remet en question l'affirmation selon laquelle " les Italo-Canadien-ne-s ont été interné-e-s [uniquement] en raison de leur appartenance ethnique ". Bien qu'il ne fasse aucun doute qu'il y avait des problèmes avec la façon dont la GRC recueillait des informations sur les interné-e-s, c'est une autre question à poser sur les équilibres de pouvoir et d'influence dans la communauté. Qui était protégé, et pourquoi ? Comment et par qui?

 

Bien que nous sachions que la compensation n'a pas été officiellement demandée ou promise, cela n'a pas empêché d'autres personnes de le faire au nom de la communauté. Avec de vagues plans pour utiliser l'argent à des fins éducatives, nous demandons : qui organiserait ce fonds éducatif et créerait les programmes ou les ressources ? Quel narratif défendrait-il ? L'histoire du fascisme à Montréal, au Québec et au Canada serait-elle discutée honnêtement et ouvertement ?

 

Si nous laissons les excuses effectivement tourner la page sur notre expérience collective, la capacité de reconnaître et de parler de cette histoire sera encore plus difficile, parce qu'elles sont perçues comme une résolution à un silence persistant. Pendant ce temps, certain-e-s continuent à utiliser un langage et des tactiques qui rappellent la propagande fasciste afin de faire avancer des programmes politiques sous couvert d'unité collective. Nous ne pouvons pas parler de l'internement sans reconnaître l'histoire complexe du fascisme dans la communauté italo-canadienne. Il est temps de briser le vrai silence. 

 

Nous organiserons des événements et des ressources dans les semaines à venir pour aider à poursuivre cette conversation au sein de la communauté.


 

C.I.A.O. (Canadien-ne-s Italien-ne-s Antagonistes à l’Oppression)

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[1] Pietro Lucca, “Quando la storia viene travisata ad uso e consumo,” Cittadino Canadese, June 15, 2020, 13:  “E non poteva essere altrimenti, poiché individui di tale stampo sono sempre pronti a criticare e sabotare. Degni eredi dei vari Antonino Spada ed il suo gruppo del passato, i quali, mentre la Comunità festeggiava l’erezione della statua di Giovanni Caboto, o l’arrivo trionfale degli atlantici (Italo Balbo), distribuivano volantini anti-italiani, cercando di minare l’atmosfera e sabotare le celebrazioni.”
 

[2] Tel que Angelo Principe a dit dans “Note sul radicalismo tra gli italiani in Canada dalla Prima Guerra Mondiale alla Conciliazione”: bien que l'histoire des radicaux italo-canadiens ne soit pas très connue, entre la Première Guerre mondiale et les Pactes du Latran de 1929, ils sont devenus plus actifs et organisés au sein de la communauté. Par conséquent, il soutient qu'ils ont eu un effet sur les sphères politiques et sociales italo-canadiennes (113).

[3] Lucca, “Quando la storia viene travisata ad uso e consumo.”

[4] Colonies. Voir Robert F. Harney, “Caboto and Other Parentela: The Uses of the Italian Canadian Past”; Matteo Pretelli, “Mussolini’s Mobilities: Transnational Movements between Fascist Italy and Italian Communities Abroad” et “Culture or Propaganda? Fascism and Italian Culture in the United States.”

[5] Pretelli, “Mussolini’s Mobilities,” 105.

[6] Ibid., 102-3.

[7] Ibid., 105. La Casa d'Italia de Montréal n'était pas la seule à l'époque : ces " maisons " ont été construites dans divers centres d'immigration italienne à travers le monde, notamment à Hamilton (Ontario), à New York (New York) et à Juiz de Fora (Brésil).

[8]  Le régime fasciste voulait lier la mobilité à l'histoire de l'Italie et à son présent: les histoires des "explorateurs italiens", en particulier Colomb et Caboto dans les mythes de fondateurs de l'Amérique, notamment des États-Unis et du Canada, respectivement, ont été utilisées pour revendiquer symboliquement ces terres (en 1958, un prêtre de Montréal, Guglielmo Vangelisti, a décrit Caboto comme: "le grand Italien qui a donné à l'Angleterre son droit sur le continent, un droit dont l'esprit colonisateur de ses fils profite bien plus tard", cité dans "Caboto and Other Parentela" de Harney, 22). Les fascistes ont établi des liens contemporains avec cet esprit "colonisateur" et "civilisateur" par l'intermédiaire de l'aviateur et leader des Blackshirt, Balbo, qui a fait une campagne de vols transatlantiques pour montrer la puissance, la modernité et la mobilité de l'Italie.  

[9] Pretelli, “Culture or Propaganda?” 186.

[10]  Harney, ““Caboto and Other Parentela,” 11. Cependant, Harney continue en disant que cette "histoire de substitution" efface : "l'héroïsme et l'ingéniosité humaine des huit millions de migrants italiens qui ont aidé à civiliser les Amériques." Cela reste une vision problématique et non critique de l'immigration et de son rôle dans la colonisation.

[11] Principe, “A Tangled Knot: Prelude to 10 June 1940,” 28.

[12] Michael Petrou, “An apology rooted in falsehood,” Open Canada, May 4, 2021.

[13] Ralph Mastromonaco “Opinion: Italian Canadians are owed compensation, not just apologies,” Montreal Gazette, April 29, 2021.